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| Le
"gai désespoir" |
Le
gai désespoir décrit par A. Comte-Sponville consiste
à se débarrasser de nos espérances, c'est à
dire, en gros, de nos rêves utopiques. Pour être plus précis,
voici comment il définit l'espérance, par opposition au
désir :
- l'espérance
est un "désir sans jouir", dans le sens où
l'espérance est un désir qui porte sur ce qu'on n'a pas,
ou sur ce qui n'est pas : c'est un désir selon Platon, quand il
écrivait que "le désir est manque". C'est le plus
souvent un désir qui porte sur l'avenir. L'espérance existe
tant qu'elle n'est pas réalisée, tant qu'on n'en jouit pas.
Par exemple, un enfant peut désirer très fort avoir un jouet
avant Noël, mais, dès que son désir est comblé,
il s'en lasse, car ce qu'il désirait ne manque plus ! Dans ce cas
on peut parler d'espérance.
- l'espérance est un "désir sans savoir",
car nous n'espérons que des choses que quand nous sommes dans l'ignorance.
Par exemple nous espérons qu'un ami malade se porte mieux, parce
que nous n'avons pas de ses nouvelles et nous ne savons ce qu'il en est.
- l'espérance
est un "désir sans pouvoir", car on désire quelque
chose qui ne dépend pas de nous (par exemple : j'espère
qu'il fasse beau demain).
Il est donc avantageux se débarrasser autant que possible de ces
espérances qui nous font miroiter des choses qu'on ne peut pas
avoir ou qui n'ont plus d'intérêt une fois possédées,
et n'agir que dans le domaine des possibles, des "désirs".
En effet on peut désirer ce dont on jouit (cela s'appelle le plaisir,
et chacun sait qu'il y a une joie du plaisir), on peut désirer
ce qu'on sait (cela s'appelle connaître, et chacun sait qu'il y
a une joie de la connaissance, du moins quand on aime la vérité),
on peut désirer ce qu'on fait (cela s'appelle agir et chacun sait
qu'il y a une joie de l'action). |
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| Vérité
et non opinion |
"Tout
est, rien ne vaut"
C'est l'une des phrases qui m'a le plus frappée dans "le Traité
du désespoir et de la béatitude". Il s'agit d'une idée
clef de la philosophie. Comme l'explique B. Giuliani dans son initiation
à la philosophie, "un vrai philosophe ne polémique pas,
il n'oppose pas son opinion à celle des autres : son but est de se
libérer de l'opinion. Il est de progresser, de comprendre et de faire
comprendre la vérité, non de dominer. Il a compris qu'il existe
un savoir unique au-delà des opinions, parce qu'il existe nécessairement
une seule réalité à travers toutes les apparences,
une seule vérité au delà de toutes les connaissances.
Parce qu'elle correspond à la réalité, la vérité
est toujours universelle, absolue, intemporelle. La connaissance est toujours
particulière, relative, historique. Nos connaissances sont toujours
relativement vraies, et la plupart du temps incertaines. C'est pour cela
que nous devons les mettre en question. Le propre de l'opinion est d'être
acceptée sans être remise en question. Une opinion est une
idée qu'on prend pour la vérité alors qu'elle n'est
qu'une connaissance partielle de la réalité, une idée
incertaine. Là est la première résolution et la grande
révolution philosophique : se détacher de l'opinion pour se
libérer de l'inévitable conflit qu'elle engendre par nature.
"
En d'autres termes, comme l'écrivait Epictète : "voici
le point de départ de la philosophie : la conscience du conflit qui
met aux prises les hommes entre eux, la recherche de l'origine de ce conflit,
la condamnation de la simple opinion et la défiance à son
égard, une sorte de critique de l'opinion pour déterminer
si on a raison de la tenir, l'invention d'une norme."
Comprendre que tout est, et que rien ne vaut, c'est la porte ouverte à
la tolérance, et à la vie en bonne intelligence avec les autres,
en réalisant qu'il vaut mieux comprendre que juger.
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| L'amour
matérialiste |
Ci-dessous j'ai retranscrit le texte de la conférence que j'ai
donné le 27 Août 2004 à l'association Mensa sur le
thème de "l'Amour, éléments philosophiques et
psychologiques".
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Si j’ai choisi de parler d’Amour aujourd’hui, c’est
d’abord parce que c’était la seule rubrique qui manquait
à ma page web ! Plus sérieusement, je me suis rendue compte
qu’au fil du temps, j’ai accumulé un certain nombre
de lectures philosophiques et psychologiques sur le sujet, et j’ai
constaté que curieusement, ces lectures se recoupaient. Aussi,
l’amour est ce qui d’après moi, donne un sens à
nos vies, et c’est parce qu’il est si essentiel que j’ai
voulu faire mon « devoir » de philosophe en me mettant à
la recherche de la vérité en amour, pour l’en dépouiller
de toutes les illusions qui le rendent difficile à vivre et qui
mènent, un jour ou l’autre, à la déception.
Quand
je parle de vérité, j’utilise ce terme au sens philosophique.
En philosophie, on distingue la vérité de l’opinion
: pour simplifier, on peut rapprocher la vérité de la réalité,
de ce qui est objectivement vrai (c'est-à-dire,
là encore en simplifiant, de ce qui peut être appréhendé
par les sciences, bien que la vérité aille au-delà
de nos connaissances actuelles, elle est l’ensemble des choses qui
sont, qui ont été et qui seront, même si nous ne les
connaissons à l’heure actuelle), alors que l’opinion
est une approche plus subjective du réel et peut
se définir comme un jugement de valeur. Pour donner un exemple
concret : cette table est vraie, alors que dire que les filles aux cheveux
longs sont plus féminines n’est pas une vérité
mais un jugement de valeur, une opinion, qui n’est dans l’absolu
ni vraie ni fausse puisque le concept de féminité en lui-même
est subjectif, social et historique… Parce qu'elle correspond à
la réalité, la vérité est toujours
universelle, absolue, intemporelle. L’opinion (de
même que la connaissance), est quant à elle toujours particulière,
relative, historique.
Donc, j’ai essayé
en préparant cette conférence (mais bien avant ça,
dans ma vie réelle !), de me demander ce qui, dans nos conceptions
de l’Amour, relevait de la vérité et de l’opinion.
J’en suis arrivé
à la conclusion que la façon la plus populaire de voir l’Amour
renvoie en fait à la passion (ce que je vais appeler Eros),
et que c’est dans cette conception qu’on retrouve le plus
d’opinions, d’espérances, d’illusions, dont il
est sain de se départir afin de pouvoir vraiment profiter de l’Amour.
L’autre conception, Philia ou amour-amitié,
beaucoup moins populaire et médiatisée, car ô combien
plus proche des réalités quotidiennes et donc moins reluisante,
est celle qui se base sur la réalité des choses pour construire
une véritable relation, au lieu de concevoir l’Amour comme
une force transcendante et toute puissante à laquelle il faudrait
se soumettre, contre laquelle notre volonté est inefficace.
Quelles sont les idées
philosophiques qui ont permis d’en arriver à cette conclusion
? Et celle-ci est-elle étayée dans la pratique (d’où
mes références à la psychologie) ? C’est ce
que je vous propose d’explorer avec moi aujourd’hui…
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| I
- Eros, l'Amour-passion |
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Dans
l’une des œuvres de Platon, « le Banquet », les protagonistes
recherchent une définition de l’Amour ; deux discours s’opposent
(entre autres…) : celui d’Aristophane et celui de Socrate.
1. Aristophane ou le mythe des androgynes
D’après Aristophane, nos ancêtres étaient des
doubles et formaient une unité parfaite ; comme
ils étaient tous d’une force exceptionnelle, ils tentèrent
d’escalader le ciel pour combattre les Dieux. Zeus les punit en
les séparant de haut en bas ; depuis, chacun serait à la
recherche de sa moitié.
Ce que cela implique :
- l’amour recompose l’antique nature, s’efforçant
de fondre deux êtres en un seul et de guérir
la nature humaine
- c’est la définition même de l’amour total,
fusionnel, absolu, exclusif (chacun
n’ayant qu’une seule moitié) et définitif
(puisque l’unité originelle nous précède et
une fois rétablie nous comble jusqu’à la mort, et
pourquoi pas au-delà !)
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2.
Socrate : l’amour-manque
Pour Socrate, tout
amour est amour de quelque chose, qu’il désire et qui lui
manque. L’amour n’est pas complétude
mais au contraire incomplétude. Socrate pose une
double définition : l’amour est désir, et le désir
est manque : « l’amour aime ce dont il manque, et
qu’il ne possède pas ».
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Ce que cette conception implique aussi :
- L’amour c’est manquer de ce qu’on aime et vouloir le
posséder toujours. Qui dit manque dit souffrance
(le mot passion ne vient-il pas du grec pathos qui signifie souffrance ?)
et possessivité : je t’aime, je te veux (d’ailleurs en
espagnol « te quiero » veut dire les deux !).
- Finalement, l’amour possessif, loin de se réjouir du bonheur
de celui qu’il aime, en souffre atrocement dès que ce bonheur
s’éloigne de lui ou menace le sien. Elle est heureuse avec
un autre, vous la préféreriez morte ! Être amoureux,
c’est aimer l’autre pour son bien à soi : c’est
donc une forme passionnelle de l’égoïsme, un égoïsme
transférentiel comme dirait Freud.
- Et surtout, il n’existe pas d’amour heureux
puisqu’on ne désire que ce qui manque, et le désir s’abolit
dans sa satisfaction ; d’où la courte durée de la passion.
Quand l’être aimé est là tous les jours, toutes
les nuits, tous les matins, il nous manque de moins en moins, on n’a
que ce qui nous manque plus, et cela s’appelle un couple ! Eros est
donc un amour illusoire (illusions sur l’amour, sur
soi, sur l’autre) et éphémère.
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3.
En psychologie : Le mythe de l’amour fusionnel ou du Grand Amour
- Le “Grand
Amour” (ou Eros, ou passion, ou amour fusionnel,…) est un
mythe, propre à la culture occidentale, et fait partie de ces idées
romantiques qui nuisent à de saines relations amoureuses.
- La passion se caractérise évidemment par son intensité
mais aussi par le fait qu'elle est instantanée et quelque peu despotique.
Elle s'empare de vous, et, en dehors de la fuite, vous n'avez d'autre
choix que de vous soumettre à elle. D'une certaine
manière, la passion déresponsabilise celui
qui la vit. C’est l’idée de Denis de Rougemont lorsqu’il
écrit : « Être amoureux est un état,
aimer un acte ». Dans la même optique, Michel Onfray
écrivait que « les hommes et les femmes, quand ils disent
aimer, aiment d’abord l’état dans
lequel l’amour les met » (in « Théorie du corps
amoureux »).
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Il y a d'ailleurs dans la passion, comme dans l'acte d'amour, quelque
chose de proche de la mort avec une perte de son identité
et tout son être fondu dans l'autre, aspiré
jusqu'à la moindre de ses cellules. L'autre vous permet de respirer,
d'exister, d'aimer, de ressentir. Sans lui, vous n'êtes qu'attente.
La perte de toute temporalité accentue également
cette proximité avec la mort : les notions de temps disparaissent.
La passion, c'est tout, tout de suite. Sans concessions et sans compromis.
- La passion, c’est
aussi et avant tout la rupture de l’harmonie psychique.
Cette harmonie reposait jusque-là sur l’équilibre
des différents centres d’intérêt et
l’assouvissement de plusieurs pulsions différentes. Désormais,
toute l’attention se polarise de manière arbitraire sur un
objet (c’est-à-dire une personne) extérieur qui cristallise
votre énergie pulsionnelle. Votre idéal vous pousse à
faire une véritable fixation sur cette personne.
L’amoureux est tellement aveuglé par l’être aimé
qu’il ne peut même plus déceler ses défauts.
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- A cet égard, l’étymologie du terme «
séduire » est particulièrement intéressante
: séduction vient du latin se-ducere signifiant " amener
à l'écart pour obtenir des faveurs ". Séduire
suppose écarter d’un chemin, déplacer, installer dans
une voie imprévue, décalée, mener ailleurs, à
part, à l’écart. L'objectif de la séduction est
d'attirer l'attention d'une personne par tous les moyens possibles
afin d'en prendre le contrôle émotionnel et s'assurer ainsi
une source de plaisir. La vérité et le réalisme sont
alors peu de mise, et la porte est ouverte à l’idéalisation
du partenaire !
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L’autre étant devenu une partie plus ou moins envahissante
de soi-même, un état fusionnel se crée
et rend douloureuse toute séparation. Quant à la jalousie,
elle est bien sûr très souvent présente, voire étouffante.
Certes, l’amour
passion existe, mais il ne dure en principe qu’une période
relativement brève, de quelques mois au plus, durant laquelle on
ne vit que par l’autre. Cette passion en elle-même n’est
pas malsaine, mais c’est vouloir la faire durer toujours qui est
problématique, étant donné ce que cette conception
de l’amour implique et impose au partenaire.
a.
Les caractéristiques d’une relation fusionnelle :
i. Estime
fondée vs. Admiration absolue
Plusieurs croient
que l'amour véritable devrait être absolu. Mais l'amour s'applique
au contraire à des qualités réelles et à des
dimensions particulières de la personne. Dans le grand amour, on
voudrait considérer l'autre personne comme une idole aux
qualités extraordinaires et on fait de son mieux pour
y parvenir.
Pour estimer quelqu'un, il faut être d'un calibre comparable : cette
estime implique une égalité entre les partenaires
(quand on parle d’égalité, il ne s’agit pas
d’égalité entre les caractéristiques personnelles
des partenaires, mais d'avantage d’égalité dans les
rapports entre eux, dans la façons dont ils se comportent l’un
envers l’autre). L'admiration, au contraire, impliquerait une inégalité
importante entre les deux personnes et se traduirait par une distance
proportionnelle à cette inégalité. La personne admirative,
en effet, se considère inférieure à l'autre
et, à cause de cette infériorité,
elle n'ose pas s'en approcher vraiment.
ii. «
On désire la fusion, on réalise l’abîme »
: contact réel vs. fusion symbiotique
Dans le grand amour,
c'est le fait d'être avec l'autre qui nous intéresse avant
tout. On veut se fondre dans notre partenaire : le "je"
s'efface au profit du "nous". On voudrait
une compréhension mutuelle parfaite : avoir les
mêmes pensées, les mêmes désirs et les mêmes
émotions. L'idéal serait de communiquer tellement parfaitement
qu'on n'aurait même plus besoin de se parler pour se comprendre.
Peut-on sérieusement s'étonner que la déception soit
inévitable ?
Nous le savons bien,
chaque personne est différente et ses besoins varient continuellement.
Par conséquent, ses émotions et ses sentiments sont en constant
mouvement. C'est en partie ce changement continuel caractéristique
de la vie qui rend intéressantes les relations humaines, particulièrement
les relations intimes: la combinaison des réactions vivantes
de deux personnes crée continuellement un univers rempli
de surprises et d'événements inédits.
Mieux que dans le meilleur des téléromans, on y trouve une
aventure sans fin qui ne se répète jamais.
L'amour est une affaire
de contact réel entre deux êtres distincts et autonomes.
Chacun est une personne entière capable de vivre par elle-même.
La rencontre de l'autre est non seulement une occasion de surprises et
de découvertes, c'est aussi la possibilité de relever des
défis toujours nouveaux et de communiquer avec un être réellement
différent. Ce qui rend le partenaire intéressant et attirant,
ce sont ses différences plus que ses ressemblances avec nous.
iii. Une variante
: l’amour inconditionnel
Celui-ci trouve sa
cause dans le reniement de ses besoins. La personne qui
fonctionne selon cette norme n’est sensible qu’au seul désir
de rendre les autres heureux, et ne croit même pas opportun de se
soucier de sa propre satisfaction (ce serait égoïste). Ce
type de relation est caractérisé par l’absence de
contact réel entre les partenaires, qui n’est possible que
si chacun des deux a une existence propre.
Tout comme une personne a besoin d'obstacles (en quantité et en
importance raisonnables) pour développer ses forces et son autonomie,
une relation gagne une partie importante de sa solidité
à travers des conflits ou des frictions résolues avec succès.
b. La cause de l’engouement pour le
« Grand Amour » : le déni de la solitude
On pourrait imaginer
que chaque personne porte en elle le souvenir confus et informe d'une
époque où elle a vécu cette symbiose avec
sa mère, mais il me semble plutôt que cette aspiration
illusoire repose avant tout sur un déni existentiel.
Autrement dit, c'est probablement parce que nous refusons de faire
face à certains défis inhérents à la vie humaine
que nous entretenons l'illusion du grand amour et de la fusion
qui le concrétiserait.
Plus précisément,
je crois que la fusion est une façon de nier notre solitude
fondamentale. Plutôt que de reconnaître que nous
sommes seuls responsables de notre vie et de notre satisfaction,
nous tentons de croire à la possibilité d'une satisfaction
automatique qui nous viendrait d'une autre personne à laquelle
nous attribuons des pouvoirs plus ou moins magiques. La recherche de fusion
est une des façons les plus faciles de persévérer
dans cette illusion qui nous protège de l'angoisse de la
solitude.
|
c.
Mais alors, que faire Docteur ??
i. Reconnaître
l’existence de ces mythes et y renoncer au plus tôt
Les brèves périodes de bonheur illusoire qu'on peut tirer
des débuts de relations vécus sur le mode passionnel ne
font pas le poids comparativement aux douleurs inévitables qui
accompagnent chaque rupture. Pire encore, ces aventures éphémères
laissent des marques profondes dans l'identité, la sécurité
et la confiance en soi de la personne qui les vit. |
 |
Il faut donc accepter notre solitude et la responsabilité
fondamentale qui en fait partie, celle de voir à notre bonheur.
Chaque échec d'un "grand amour" est une occasion d'ouvrir
les yeux. En bref, accepter la réalité, c’est accepter
l’incomplétude de la relation, la nature limitée
de tout rapport humain ; il n’existe entre les personnes
que des « connexions imparfaites » : il n’existe
pas deux personnes qui puissent prétendre à satisfaire mutuellement
TOUS leurs besoins. Le rôle de notre partenaire
n’est pas d’être au service de nos besoins et d’entrer
dans chacun de nos désirs.
Grandir, c’est
« acquérir la sagesse et la faculté de prendre ce
qu’on peut dans le cadre des limitations imposées par la
réalité. »
ii. Apprendre à se connaître
Identifier ce qui nous convient, nos désirs, nos émotions,
nos ressentis, etc. Et renoncer à vouloir changer l’autre
(pour qu’il se conforme à l’idée qu’on
se fait de lui) : l’accepter tel qu’il est !
iii. …
puis assumer nos besoins en les communiquant
- informer l'autre de ce qui nous importe, mais il faut
bien comprendre ici qu'il ne s'agit pas d'affirmer nos besoins comme s'il
s'agissait d'obligations pour l'autre.
- négocier les solutions : bien sûr, dans
l'amour-contact, les besoins des deux partenaires sont rarement semblables
au même moment. La satisfaction que chacun obtient est forcément
le résultat d'une négociation, c'est à dire d'une
interaction dont le but est la plus grande satisfaction de toutes
les personnes impliquées. C'est un autre ingrédient
essentiel de l'amour-contact: le dialogue créateur de solutions
satisfaisantes.
Bref, si le couple
est une communauté, tout n’a pas à être mis
en commun. Trop donner revient à trop demander : mieux vaut négocier
ce qu’on met en partage, et ce qui reste de l’ordre du jardin
secret.
4.
Le « Grand Amour » en poésie
Dans ce poème
de Paul Éluard, le vocabulaire utilisé pour décrire
Gala, la compagne du poète, ainsi que celui dépeignant leur
relation, montre clairement une conception fusionnelle et idéalisée
de l’amour : |
|
La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.
|
<-femme
divinisée, puis comparée à la mère
<- la femme créatrice/mère qui fait renaître le
poète
<- image de protection maternelle
<- là encore la femme divinisée, Déesse créatrice
<- nouveau renvoi à la femme comme mère
<- polarisation de l’attention du poète sur la femme :
fusion
|
Si l’amour est manque ou idéalisation, il est voué à
l’échec. Mais ne savons nous que manquer, que rêver ? |
| |
| II
- Philia, l'Amour-amitié ou Amour-joie |
En fait, Socrate semble confondre désir et espérance : on
n’espère que ce qu’on a pas, mais tout désir est-il
espérance, tout amour est-il manque ? Comment espérer ce qui
dépend de moi, pourquoi espérer ce qui n’en dépend
pas ?
« Il n'y a qu'une route vers le bonheur
: c'est de renoncer aux choses qui ne dépendent pas de notre volonté.
» (Epictète)
1. Désir ou espérance ?
Il est donc important de distinguer ces deux notions : autant dans l’espérance
que dans l’amour, on retrouve du désir ; cependant, l’espérance
est un désir qui porte sur l’irréel, alors que l’amour
(l’amour philia) est un désir qui porte sur le réel.
En schématisant, on peut dire que l’amour éros, qui
repose sur l’espérance, est l’amour romantique, cliché,
l’amour idéal qui n’existe que dans notre imaginaire
ou à la télévision, alors que l’amour philia,
qui repose sur le désir, est un amour plus réaliste, plus
concret, il est celui auquel nous pouvons tous parvenir avec quelques
efforts et une bonne dose de lucidité.
Avant de rentrer dans la définition de l’amour philia, il
faut donc préciser ce que j’entends (je reprends ici la dichotomie
d’André Comte Sponville) respectivement par désir
et par espérance. J’entends déjà
des voix s’élever pour me dire que cette distinction relève
de la masturbation intellectuelle, et je leur répondrai que distinguer
ces deux termes permet d’avoir à disposition deux concepts
bien précis qui permettent d’éclairer sous un nouvel
angle encore le thème de notre conférence !
Donc, toute espérance est désir, mais tout désir
n’est pas une espérance. On peut en fait relever 3
caractéristiques de l’espérance :
1) L’espérance est un désir qui porte sur
ce qu’on a pas, sur ce qui manque : c’est la définition
platonicienne du désir dont nous avons parlé plus haut.
Souvent, l’espérance porte sur l’avenir ; par exemple,
nous pouvons espérer recevoir un cadeau à Noël. Cette
espérance n’a de sens que tant que nous n’avons pas
reçu le cadeau : une fois reçu elle s’éteindra,
et nous pouvons donc en déduire qu’espérer,
c’est désirer sans jouir. L’espérance
n’existe que tant qu’on ne peut pas profiter du cadeau, de
l’objet de l’espérance ; si l’on rapproche cela
de la définition platonicienne du désir-manque, on ne désire
quelqu’un que lorsqu’il nous manque, lorsqu’on ne l’a
pas, et donc on désire sans jouir.
2) L’espérance peut aussi porter sur le présent :
espérer qu’un ami hospitalisée se porte mieux par
exemple. Mais alors, pourquoi ne pouvons nous pas espérer être
assis ici et écouter cette conférence, alors que nous pouvons
espérer que notre ami va mieux ? Parce que nous savons que nous
sommes assis et que nous écoutons cette conférence, alors
que sans nouvelle nous ne savons pas si notre ami se porte mieux : dans
un cas il y a savoir, dans l’autre ignorance, espérance.
Une espérance est donc un désir qui ignore s’il sera
satisfait ou non : espérer, c’est désirer
sans savoir. Appliquée à l’ amour, cette
caractéristique revient à dire, avec Michel Onfray dans
sa « théorie du corps amoureux » que «
la poésie recule à mesure que le savoir augmente »
!
3) Enfin, on ne dit pas : « je veux qu’il fasse beau demain
» mais « j’espère qu’il fera beau demain
» ; de même on ne peut pas dire « je veux réussir
l’examen » car on peut tomber sur un correcteur fou mais plutôt
« je veux préparer l’examen sérieusement ».
La différence ? On n’espère que ce qu’on est
incapable de faire, que ce qui ne dépend pas de nous. Quand on
peut faire, il n’y a pas lieu d’espérer : on peut vouloir
et donc agir. L’espérance est donc un désir dont la
satisfaction ne dépend pas de nous : espérer, c’est
désirer sans pouvoir.
Que retenir de cette distinction ? On peut rappeler ici la prière
de la sérénité qui résume bien les choses
:
« Mon Dieu, donnez-moi la sérénité
d'accepter les choses que je ne peux pas changer, le courage de changer
les choses que je peux et la sagesse d'en connaître la différence.
»
2. Application à l’amour : aperçu de l’amour
philia
Comment espérer
ce qui dépend de moi, pourquoi espérer ce qui n’en
dépend pas ? Désirer ce qu’on fait, cela s’appelle
vouloir, agir, jouir et se réjouir de ce qui est, plutôt
que de s’attrister de ce qui n’est pas : il y a action, plaisir
et joie lorsque nous désirons ce que nous faisons, ce que nous
avons, ce que nous sommes ou ce qui est, bref, que nous désirons
ce qui ne manque pas. Boire quand on a soif, manger quand on a faim, parler
avec ses amis, écouter la musique qu’on aime, accomplir les
actes que l’on veut : où est le manque ? On peut manger ou
boire avec plaisir, sans en ressentir le manque, et il en va de même
avec les amis, la musique, etc : on peut s’en réjouir sans
manque préalable.
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Catherine Blanc, psychothérapeute et sexologue, donnait dans son
livre « la sexualité des femmes n’est pas celle des magazines
», la définition suivante de l’amour mature : «
non plus deux être unis dans la douleur de l’insécurité
et le besoin de l’autre pour combler la manque, mais deux êtres
autonomes, unis dans la reconnaissance de leur richesse personnelle pour
les offrir à l’émerveillement et au partage de l’autre.
Aimer, c’est jouir et se réjouir que l’autre
soit autre que soi » (étrange similitude dans le vocabulaire
vous ne trouvez pas ?).
Pour Aristote, aimer, c’est jouir et se réjouir (tiens, tiens
!!) ; Spinoza complète la définition, et c’est celle-ci
que je retiens pour ma part comme définition de l’amour philia:
« l’amour est une joie qu’accompagne l’idée
d’une cause extérieure » ; quand on aime, on
se réjouit de l’existence de l’autre.
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Quelles sont
les implications de cette définition ?
a) Il s’agit
d’un amour qui ne demande rien à l’autre.
Si l’amour est manque, dire je t’aime c’est demander
l’autre, puisque tout manque veut posséder. Par contre, se
réjouir signifie célébrer une présence, une
existence. La relation est alors fondée sur des « demandes-dons
» : on propose à l’autre sans imposer,
sans exigence de retour ou de réciprocité ; autonomie du
désir, ayant droit d’existence à part entière
et indépendamment de toute satisfaction.
b) Le manque n’est pas l’essence du désir
: ce n’est pas ce qui me manque que j’aime, c’est ce
que j’aime parfois, qui me manque. L’amour est premier, la
joie est première, le désir est premier. Prenons l’exemple
d’un anorexique : pourvu qu’il ait de la nourriture à
sa disposition, ce n’est pas l’objet de son amour qui lui
manque, mais le désir lui-même. Donc réduire le désir
au manque c’est prendre l’effet pour la cause, le résultat
pour la condition.
c) Nous l’avons dit, la passion, l’amour-manque ne peut durer
: comment pourrait-on manquer longtemps de ce qu’on a ? comment
aimer passionnément celui ou celle dont on partage la vie quotidiennement
? Tout paraît merveilleux dans l’autre puis l’autre
paraît tel qu’il est ; comme disait Gainsbourg « on
aime une femme pour ce qu’elle n’est pas, on la quitte pour
ce qu’elle est ». Finalement, le prince charmant est le mari
qui nous manque et le mari est le prince charmant que l’on a épousé,
et qui ne manque plus ! Alors que l’amour-manque est fondé
sur l’espérance, l’amour philia est fondé sur
le désir : le plaisir, la joie, la douceur, la lucidité,
plutôt que la passion ; c’est l’amour de la réalité,
non du rêve. Quoi de plus facile que la passion ? Quoi de plus difficile
que le couple, que l’acceptation de la réalité ? Être
amoureux est à la portée de n’importe qui ; aimer,
non. L’amour-joie, c’est l’amitié se
mêlant au désir et succédant à la passion (ne
dit-on pas, dans le langage courant, « mon copain » ou «
ma copine » ?).
Réduire le
sentiment amoureux au sentiment amical (certes mêlé de désir),
n’est-ce pas un affadissement, une déception, un recul ?
Un peu d’amour vrai vaut-il vraiment mieux que beaucoup d’amour
rêvé ?
3. Pourquoi rechercher le bonheur dans la vérité ?
Un ami m’a demandé
une fois pourquoi il fallait préférer le bonheur dans la
vérité au bonheur dans l’illusion. Si l’on reprend
la définition de la philosophie d’A. Comte Sponville, "la
philosophie est une pratique discursive (=elle procède
par des discours et des raisonnements) qui a la vie pour objet,
la raison pour moyen, le bonheur pour but, la vérité pour
norme." Cela veut dire que si le philosophe a le choix entre
une vérité et un bonheur (le problème ne se pose
pas toujours Dieu merci, mais cela arrive), le philosophe choisit la vérité
: « mieux vaut une vraie tristesse qu’une fausse joie
».
Selon Saint-Augustin, la sagesse est la joie qui naît de
la vérité, elle est le bonheur dans la vérité.
Le bonheur que le philosophe veut, que les Grecs appellent sagesse, celui
qui est le but de la philosophie, c’est un bonheur qui n’est
pas obtenu à coup de drogues, de mensonges, d’illusions,
de divertissement.
Cela ne constitue bien évidemment pas en soi une justification
au fait qu’il faille préférer la vérité
à l’illusion ; je pense qu’en la matière tout
est affaire de choix personnel –comme en matière religieuse
où il n’existe aucune justification absolue de la foi ou
de l’athéisme. Mais choisir la vérité, c’est
choisir de ne pas mentir, de ne pas se mentir sur la vie, sur nous-mêmes,
sur le bonheur. A ce propos, Judith Viorst, dans son livre « les
renoncements nécessaires », écrivait qu’accepter
la réalité, c’est être parvenu à un «
compromis avec les limitations et les imperfections du monde, ainsi qu’avec
les nôtres. Un adulte sain sait que la réalité
n’a à lui offrir ni sécurité infaillible ni
amour inconditionnel, et sait que la réalité ne peut lui
offrir de compensation pour les déceptions, les souffrances et
les pertes passées. Enfin, il parvient à saisir, à
travers ses rôles d’ami, de conjoint, de parent, au sein de
la famille, la nature limitée de tout rapport humain
».
Comme en matière religieuse, on pourrait dire que choisir la vérité,
c’est choisir d’habiter ce que l’on sait, aimer
ce que l’on sait, plutôt que de chercher le bonheur dans ce
que l’on ignore. La sagesse n’est pas une vérité
de plus, mais la jouissance de toutes ; qui sait jouir d’une seule
sait jouir de l’ensemble auquel elle appartient.
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| En
conclusion... |
D’abord, je dois vous signaler qu’il existe, selon les classifications
généralement reconnues (!), une troisième conception
de l’amour que je n’ai pas citée, l’amour-charité
ou agapè. En gros, il s’agit de l’amour universel
et désintéressé, qui nous conduirait à aimer
les indifférents, les ennemis, ceux qui ne nous réjouissent
pas, ceux qui nous font du mal, etc. C’est l’amour
spontané et gratuit, sans motif, sans intérêt, sans
justification. C’est l’amour divin, dans le sens
où Dieu ne nous aime pas en fonction de ce que nous sommes, ce
qui serait une justification à l’amour, mais parce qu’il
est amour, et que cet amour là n’a pas besoin de justification.
L’agapè est indépendante de la valeur de son
objet : ce n’est pas parce qu’une chose est bonne que nous
la désirons, c’est parce que nous désirons que nous
la jugeons bonne (Spinoza). Agapè crée de la valeur
au lieu de se baser sur elle. C’est donc un amour universel, sans
préférence ni choix, contrairement à philia qui repose
sur un choix, celui d’une relation privilégiée.
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Aussi,
j’aimerais préciser que bien évidemment, en pratique,
les choses ne sont pas aussi simples ! Les deux facettes de l’amour
que j’ai présentées, eros et philia, ne sont que des
concepts qui nous aident à y voir clair, mais qui peuvent s’entremêler
(et s’entremêlent effectivement) dans la réalité.
L’amour que nous portons à nos proches n’est jamais spinoziste
ou platonicien à 100 %, la perfection n’est pas de ce monde
!
Ce qu’il m’a paru important de souligner cependant, ce sont
les dangers de se voiler la face sur la réalité d’une
relation et celle d’un partenaire, et de se complaire dans des croyances
qui nuisent finalement à la réussite du couple et plus généralement
à celle des relations humaines.
Bonne réflexion à tous ! |
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