Qu'on me pardonne, mais c'est une phrase que j'ai beaucoup
de mal à dire sans rire :
Les hommes naissent tous libres et égaux en droits.
Prenons une star, une belle star. Elle est belle.
La beauté.
Existe-t-il au monde un privilège plus totalement exorbitant que
la beauté ?
Par sa beauté, cette femme n'est-elle pas un petit
peu plus libre et un petit peu plus égale, dans le grand combat
pour survivre, que la moyenne des Homo sapiens, qui passent leur vie à
se courir après la queue en attendant la mort ?
Quel profond imbécile aurait l'outrecuidance de
soutenir, au nom des grands principes révolutionnaires, que l'immonde
boudin trapu qui m'a collé une contredanse tout à l'heure
possède les mêmes armes pour asseoir son bonheur terrestre
que cette grande fille féline aux mille charmes troubles où
l'oeil se pose et chancelle avec une bienveillante lubricité contenue
?
Quand on a vos yeux, madame, quand on a votre bouche,
votre grain de peau, la légèreté diaphane de votre
démarche et la longueur émouvante de vos cuisses, c'est
une banalité de dire qu'on peut facilement traverser l'existence
à l'abri des cabas trop lourds gorgés de poireaux, à
l'écart de l'uniforme de contractuelle et bien loin de la banquette
en skaï du coin du fond de la salle de bal où le triste laideron,
l'acné dans l'ombre, cachant dans sa main grise le bout de son
nez trop fort, transi dans sa semi-laideur commune, embourbé dans
sa cellulite ordinaire et engoncé dans ses complexes d'infériorité,
ne sait que répondre au valseur qui l'invite :
- Je ne peux pas, j'ai le peintre.
Et encore.
Le boudin con ne souffre pas.
Mais il y a le boudin pas con.
Le boudin avec une sensibilité suraigüe.
Le boudin qui est beau du dedans.
Le boudin qui a dans sa tête et qui porte en son coeur sa beauté
prisonnière, comme, dans la chanson, ces gens du Nord qui ont dans
les yeux le bleu qui manque à leur décor.
Pourtant, Dieu m'émoustille (merci mon Dieu), la
différence est mince entre une beauté et un boudin.
Quelques centimètres de plus ou de moins en long ou en large, quelques
millimètres de plus ou de moins entre les deux yeux, quelques rondeurs
ou aspérités en plus ou en moins par-ci par-là, autour
des hanches et sous le corsage.
Des détails...
... J'espère que je ne vous choque pas, jolie madame
qui me lisez. Vous auriez tort d'être choquée. D'après
une étude approfondie effectuée récemment par mes
soins auprès des familles du Tout-Hollywood des années 60,
je suis en mesure d'affirmer aujourd'hui que même Marilyn Monroë
faisait pipi.
Ainsi, il est vrai que les similitudes l'emportent sur
les dissemblances entre deux être humains. L'âge lui-même
n'est rien, chère star, si ce n'est que, selon toute probabilité,
les asticots auront fini de picorer la guêpière de ma grand-mère
quand ils entameront votre ultime robe du soir.